« Sois heureux et tais toi » : 

Le diktat du bonheur au travail

Mercredi 20 mars 2019, à l’occasion de la journée internationale du bonheur, les étudiants du M2 Communication Politique et Institutionnelle ont poursuivi l’édition 2019 des fameux Petits Déjeuners Débat de la Sorbonne avec un second PDD sur le bonheur au travail. Le débat a débuté à 9h00 dans l’élégante salle Chaptal du prestigieux Hôtel de l’Industrie en compagnie d’Antoine Chereau (dessinateur de presse et auteur de la bande dessinée « Alors, heureux? »), Nathalie Forestier (Chief Happiness Officer chez Just Eat), Angelika Mleczko (Consultante et conférencière experte en Qualité de Vie au Travail), Anne Mercier (Directrice des ressources humaines « Cluster Business Service » chez Danone) ainsi que Mathieu Perona (Directeur exécutif de l’Observatoire du Bien-être). Le tout formidablement animé par Emmanuel Frantz-Mercadal, Directeur des programmes du Forum de la QVT et Passeur du bonheur au travail à La Fabrique Spinoza. Retour sur une belle matinée d’échange et de partage autour d’une thématique plus que jamais au cœur des préoccupations. 

Café, thé, jus de fruits et autres viennoiseries, tout était prêt à 8h30 pour accueillir les plus matinaux d’entre vous autour d’un petit-déjeuner de bienvenue. A 9h, la salle est quasi pleine, l’auditoire s’est restauré et les intervenants sont installés, le débat peut commencer !

Emmanuel Frantz Mercadal a ouvert le débat sur une question très générale en interrogeant nos invités sur leur définition du  bonheur et du bonheur au travail. En effet, légalement tenues d’assurer la bonne santé de leurs collaborateurs, les entreprises cherchent aujourd’hui de plus en plus à garantir aussi leur bonheur au travail. Mais alors qu’est-ce qui se cache derrière cette expression un peu fourre-tout de « bonheur au travail »? 

Pour Nathalie Forestier, il n’y a pas de réelle différence entre le bonheur et le bonheur au travail : « Être heureux dans sa vie personnelle et heureux au travail c’est pouvoir être soi-même, s’épanouir dans ce que l’on fait et être en accord avec ses valeurs » affirme-t-elle. Antoine Chereau, qui a ponctué le débat de ses sublimes dessins humoristiques, considère quant à lui le bonheur comme un sentiment « fugace ». De son côté, Angelika Mleczko estime que le bonheur au travail pourrait être « un mot à part entière » et qu’il s’apprend dès l’enfance par « l’école, l’éducation qui en changeant nos modes de relation va créer l’entreprise de demain ». Une conception partagée par Mathieu Perona qui affirme qu’« on peut apprendre à être heureux ». Cela passe notamment selon lui par le fait de poser des limites claires comme par exemple apprendre à dire non à son manager. Il reconnait toutefois que ces pratiques sont « difficiles à mettre en place dans les entreprises françaises car elles remettent en cause la hiérarchie ». 

Après cette entrée en matière, Emmanuel Frantz Mercadal a alors posé la question de l’utilité : quel est l’intérêt pour les entreprises de garantir le bonheur au travail de leurs salariés?  

Il y a tout d’abord un enjeu d’image pour l’entreprise comme l’a expliqué Angelika Mleczko : « avec l’émergence des réseaux sociaux, les collaborateurs se mettent naturellement à parler de leur entreprise, c’est donc important qu’ils en aient une bonne vision ». Mais il y a aussi un intérêt économique qu’Anne Mercier a mis en lumière. Elle explique que les études qu’elle a mené au sein de Danone ont montré que plus le management veille au bien-être de ses collaborateurs, plus ces derniers s’engagent : « quand on est heureux, on est plus efficace au travail » résume-t-elle. Derrière le concept de bonheur au travail se cache donc un intérêt de productivité : point d’efficacité collective (et donc de profit) sans salariés épanouis ! 

Le débat commençait a progressé, alors Emmanuel Frantz Mercadal a posé LA question : comment rendre les salariés heureux ? 

 

Si Mathieu Perona a reconnu qu’il n’y a « pas de baguette magique », il estime cependant qu’« on sous-évalue le bonheur et le bien-être » : il y aurait selon lui « une disjonction entre la perception collective et la perception individuelle sur ces notions ». Pas de baguette magique donc, pourtant les entreprises innovent et investissent de nombreux moyens afin de garantir le bonheur de leurs salariés. Elles tentent ainsi d’agir sur l’aménagement du temps de travail avec notamment le télétravail, une solution de plus en plus développée, mais aussi l’aménagement de l’espace de travail en mettant par exemple en place le « flex office » qui consiste en l’absence de bureau attitré sur le lieu de travail.  Les services font aussi leur entrée dans l’organisation : cours de yoga, séances d’ostéopathie, espaces de repos et même babyfoot !  Mais le symbole suprême de cette quête de bonheur au travail par l’entreprise est sans doute l’émergence d’un nouveau métier : celui de Chief Happiness Officer, que l’on pourrait traduire en français par « Responsable du bonheur au travail ». 

Mais alors un CHO c’est quoi exactement ? a demandé Emmanuel Frantz Mercadal.  

Nathalie Forestier CHO chez Just Eat depuis trois ans a préféré définir son métier souvent caricaturé par ce qu’il n’est pas : « je ne suis pas uniquement la cheffe de l’apéro. Il ne suffit pas de mettre une table de ping-pong où un babyfoot pour régler les problèmes de l’entreprise. Il faut créer un environnement de travail agréable pour permettre au collaborateur de s’épanouir et de développer son potentiel, c’est ça le métier de CHO ». Consultante CHO free-lance pour le compte de nombreuses entreprises, Angelika Mleczko s’est également lancé dans une définition du métier : « le cœur même du métier de CHO c’est de créer du lien, faire en sorte que le collaborateur se sente bien dans sa mission : ça passe par le fait d’être à son écoute, lui donner la possibilité d’être lui-même ». 

Emmanuel a alors Frantz Mercadal lancé une question un peu provocatrice : le CHO n’est-il finalement pas le nouveau concurrent des DRH ?  

Anne Mercier considère que ce sont « deux fonctions qui peuvent s’associer mais pas se confondre ». Nathalie Forestier quant à elle estime qu’il ne faut  « pas opposer ces deux fonctions mais les faire travailler ensemble ». Antoine Chereau s’est montré plus dubitatif. Pour lui il y a un côté contre-productif à la dénomination d’un CHO dans une entreprise : « le fait qu’une seule personne soit en charge du bonheur de toute l’entreprise, c’est tout sauf participatif ». Il dénonce par ailleurs une forme d’« injonction au bonheur ». En effet, la fonction de CHO introduit une représentation selon laquelle l’entreprise devrait faire la félicité d$es salariés. Dès lors on peut s’interroger : est-ce à l’entreprise de garantir le bonheur de ses salariés ? Est-elle légitime à endosser ce rôle ? Les avis sur ce point sont mitigés. 

Emmanuel Frantz Mercadal a finis par une question qui a occupé tout le reste du débat : dans un contexte de grandes transformations, comment l’organisation peut-elle garantir l’épanouissement personnel et collectif de ses membres ?  

Chaque intervenant y est allé de sa petite proposition : pour Angelika Mlezcko, une démarche Qualité de Vie au Travail est un outil concret qui devrait favoriser le bien-être au travail : « Il y aura surement une évolution lorsque la QVT sera intégrée comme faisant partie de la culture d’entreprise avec des actions concrètes du COMEX ». Nathalie Forestier quant à elle estime que cela repose essentiellement sur « la transparence, l’authenticité et l’agilité de l’équipe managériale ». Pour Mathieu Perona, la clé est de retrouver la confiance : « Il faut mettre en place un management bienveillant et travailler sur la confiance inter-personnelle ». Anne Mercier quant à elle considère que la solution se trouve sans doute dans le fait de « mettre les managers et les salariés sur un même pied d’égalité ». Une conception proche de l’entreprise libérée, une forme organisationnelle sans hiérarchie dans laquelle les salariés ont une totale liberté et responsabilité sur les actions qu’ils décident d’entreprendre.

Angelika Mleczko a pointé les transformations qui vont challenger le bonheur au travail : la transition digitale d’abord,  l’enjeu pour l’organisation étant d’accompagner cette transition pour qu’elle reste au service de l’humain, mais aussi l’entrée sur le marché du travail des nouvelles générations, les fameux « Millenials », qui n’ont pas la même relation au travail que leurs ainés : « tout cela va venir « bousculer les organisations dans leurs cultures d’entreprise et leurs pratiques managériales ». Antoine Chereau considère que le bonheur au travail constitue un « enjeu sociétal ». Mais pour lui, les actions mises en place ne pourront être efficaces que si elles possèdent l’appui de la direction : « quand la direction estime que le sujet est important, elle sait le mettre à l’agenda. Il faut l’appui de la direction, ça ne peut pas avancer sinon » souligne-t-il. 

En définitive, passé la phase d’amélioration des conditions de travail, le fondement du bonheur au travail ne tiendrait-il pas à la qualité du management ?

Le débat s’est conclu par une session de questions/réponses durant laquelle le public a pu interagir avec les intervenants. Un échange convivial qui s’est poursuivi tout le reste de la matinée autour du buffet. 

Petit-Déjeuner Débat proposé par :

Rym BEN AMMAR  – Juliette BENHAMOU – Amaury BISIAUX – Hélène CASTEL  –Lucie COUTURIER – Virginie DE ABREU VALENTE – Maria de Fatima FERNANDES – Albane GAUVAIN – Hédi Junior HELAOUI – Ahmed HICHAM

Nous remercions chaleureusement nos partenaires qui nous ont permis d’organiser cet évènement :