Interview de Jacques Gerstlé (Le JDD.fr, 17/10/2013)

Hollande, une discrétion qui pose question

Sur les récentes polémiques divisant la gauche, concernant l’intégration des Roms ou l’expulsion d’une collégienne sans-papiers, le chef de l’Etat préfère rester silencieux. L’opposition l’attaque sur son manque d’autorité. Sa communication est-elle en cause? Eléments de réponse.

Francois-Hollande

Sa majorité s’agite de nouveau. Trois semaines après la polémique sur l’intégration des Roms en France, les socialistes se sont une nouvelle fois divisés, après l’expulsion au cours d’un déplacement scolaire d’une collégienne kosovare. A chaque fois, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls fait l’objet de vives critiques au sein de son propre camp. François Hollande, lui, reste discret et s’est contenté d’un recadrage en Conseil des ministres sans intervenir publiquement *, malgré les appels répétés de l’opposition qui lui reproche son manque d’autorité. Jeudi, le président de l’UMP Jean-François Copé a ainsi accusé le chef de l’Etat de favoriser le Front national lorsqu’il reste « silencieux« , en particulier sur les conflits qui traversent le gouvernement.

Le choix du chef de l’Etat de ne pas communiquer sur ces sujets pose-t-il problème? Pas forcément, selon Jacques Gerstlé, spécialiste de la parole politique. « François Hollande a raison de rester silencieux. Il est le président de tous les Français et n’a pas à se montrer préoccupé par les divisions internes au sein de sa majorité« , affirme au JDD.fr ce professeur de Science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. En intervenant sur ces sujets polémiques, il imposerait « une figure d’hyperprésidence » qui contredirait sa promesse de campagne, selon le spécialiste. François Hollande dénonçait en effet le régime de « l’omniprésidence » de son prédécesseur Nicolas Sarkozy. « Je veille chaque jour à ne pas me laisser entraîner par la polémique, par la surenchère. Les mots qui ont toujours un sens doivent être maîtrisés« , déclarait-il notamment deux mois avant son élection.

Hollande reconnaît « un certain nombre de difficultés »

Pour autant, en prenant le contre-pied de son prédécesseur, François Hollande « a jeté le bébé de la communication avec l’eau du bain sarkozyste« , indiquait mardi sur France Info Denis Pingaud, spécialiste de la communication politique et auteur ce mois-ci de L’homme sans com’, consacré aux couacs du début du quinquennat. En ce sens, le chef de l’Etat a oublié de considérer que, au-delà des « dérives » ou des « pressions« , la communication est avant tout un « métier« , expliquait l’enseignant à Sciences Po Paris. François Hollande aurait toutefois conscience de ces lacunes. Au cours d’un entretien avec lui, Denis Pingaud rapportait ainsi que le président « reconnaît un certain nombre de difficultés » de communication.

En n’arbitrant pas les divisions au sein de la majorité, François Hollande préfère rester dans sa fonction présidentielle. Quitte à écorner un peu plus son image auprès de l’opinion. Un sondage Harris Interactive pour Valeurs actuelles publié jeudi en fait d’ailleurs le constat sévère. Comparé à Nicolas Sarkozy, le président est distancé : son « dynamisme » n’est reconnu que par 23% des Français et son « courage » par 39% d’entre eux. Pis, seulement 28% des sondés pensent que le socialiste « sait où il va« . Pour Jacques Gerstlé, une « transgression de ses promesses sur le plan institutionnel » serait toutefois encore plus « terrible pour lui » et lui coûterait un peu plus en popularité, dont la cote est déjà historiquement basse.

Le contrôle de l’agenda en question

Selon le spécialiste de la communication politique, François Hollande est en fait « coincé » entre le besoin de pacifier son propre gouvernement et de rester focalisé sur sa propre action. L’épisode des Roms fin septembre en est l’illustration. Son déplacement attendu à Florange a été perturbé par la polémique, la ministre Cécile Duflot l’interpellant directement après les propos de Manuel Valls. Pour des responsables socialistes, sa non-réponse en était déjà une. « C’est une façon de lui dire ‘tu m’interpelles pas comme ça cocotte!‘ », expliquait au JDD.fr le député Olivier Faure, proche de Jean-Marc Ayrault.

Quoi qu’il en soit, le propre message de François Hollande se retrouve « brouillé, voire recouvert sur le plan médiatique« , pour Denis Pingaud, qui cible un « problème d’organisation » dans la communication présidentielle. Selon Jacques Gerstlé, sa principale difficulté est la maîtrise de « l’agenda politique« . « C’est à lui de le dicter et non pas aux médias d’imposer ce sur quoi il doit intervenir« , explique le professeur. Qui ajoute : « Celui qui contrôle cet agenda fait une grande partie du travail essentiel lié à l’exercice du pouvoir. Or, François Hollande a encore du mal à se faire entendre et sa majorité ne lui facilite pas la tâche« . Tant qu’il restera inaudible, son manque d’autorité lui restera donc reproché.

* Jeudi soir, c’est une source à l’Elysée qui a annoncé à l’AFP que la circulaire de 2012 « pourrait être précisée afin de sanctuariser l’école et le temps de la vie scolaire« , si le rapport d’enquête sur l’expulsion de Leonarda Dibrani le « recommandait« .

Arnaud Focraud – leJDD.fr
jeudi 17 octobre 2013

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