Où en est le journalisme participatif ?

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117522Par Pelin Kaya et Clément Tendil, Etudiants du M2 Communication politique et sociale

Naissance et évolution

L’émergence du web 2.0 et l’essor de l’autopublication ont fourni une base technologique pour le développement du journalisme participatif. La crise de confiance du public vis-à-vis des médias traditionnels et la crise morale des médias de masse ont encouragé l’émergence de nouvelles pratiques du journalisme avec l’intégration de nouveaux acteurs et la reconfiguration de la médiation. L’un des premiers sites de journalisme participatif est OhMyNews, né en Corée du Sud en 2000, dont le slogan est « Chaque citoyen est un journaliste« . Entre 2006 et 2008, plusieurs sites de journalisme participatif ont vu le jour en France : Bondy Blog, Rue 89, le Post et Mediapart, pour ne citer qu’eux. À partir de 2011, on peut parler d’un processus de professionnalisation et de rationalisation de l’intégration des contributions des amateurs. Par exemple, le Bondy Blog est soutenu financièrement par Yahoo!, les contributeurs commencent à être rémunérés et le blog s’organise tel un média traditionnel.

Un modèle en bout de course

Le journalisme participatif, qui a connu une grande effervescence au milieu des années 2000, semble aujourd’hui s’essouffler. Au départ très idéalisé et prometteur, il est entré dans l’ère du « participatif encadré » puis s’est professionnalisé, pour finalement imiter de plus en plus le journalisme traditionnel. Où est passé le journalisme participatif ?, s’interrogeait-on sur le blog du médiateur et des lecteurs du Monde en mars dernier, suite à une baisse de 16% en un an du taux de participation sur les sites web du quotidien français. S’il venait à décliner davantage, le journalisme participatif pourrait passer le relai au crowdfunding… appliqué au journalisme, donc. Sur Spot.us, les utilisateurs peuvent d’ores et déjà soumettre des sujets qui, s’ils obtiennent assez de financements, sont assignés à des journalistes professionnels. Le but ? « Appuyer les journalistes et les rédactions à réaliser des reportages sur des thèmes parfois délaissés ».

Le cas de la Turquie

La création de 140 Journos a été influencée par le printemps arabe. Ses membres publient leurs photos et vidéos sur Facebook et Twitter, ainsi que leurs reportages sur SoundCloud. Leur but est de diffuser le plus vite et le plus objectivement possible les nouvelles que la plupart des journaux populaires ne peuvent pas relayer. Bianet, l’un des sites de l’agence indépendante BIA fondée en 2001, fait partie des exemples les plus concrets de journalisme participatif en Turquie. En plus du personnel de base composé de 10 journalistes, les nouvelles et les articles des lecteurs du site et des ONG sont publiés dans les différentes rubriques : discrimination, violence de genre, immigration, liberté d’expression, etc. Le blog Radikal, créé en partie pour publier les articles de ses lecteurs, est un exemple du journalisme participatif turc différent des autres puisqu’il entretient des liens étroits avec la presse traditionnelle.

Avantages et limites au regard du journalisme traditionnel

Il est régulièrement reproché aux médias traditionnels d’être « faits par les élites pour les élites » et de manquer de proximité vis-à-vis de toute une catégorie de la population. Le journalisme participatif est quant à lui générateur de lien social puisqu’il forme un entre-deux entre une « profession bourgeoise » et les classes populaires. Par ailleurs, il présente une vision plus réaliste du quotidien : « le Bondy Blog propose un nouveau point de vue de la banlieue qui est différent de ce que peuvent produire les journalistes de la presse traditionnelle », explique Nordine Nabili, directeur du Bondy Blog. Enfin, face à certains médias qui subissent la crise de plein fouet, le journalisme participatif compte dans ses rangs de véritables spécialistes parfois plus à même d’aborder un sujet bien particulier. Nabili regrette notamment l’envoi de reporters de guerre ayant couvert l’Irak et la Palestine pour traiter des banlieues en Seine-Saint-Denis.
Côté limites, l’amateurisme des rédacteurs ne dure pas puisque des journalistes professionnels interviennent rapidement pour les encadrer et les habituer aux logiques journalistiques. Certains blogs de journalisme participatif ont quant à eux commencé à être financés par des grandes entreprises, ce qui peut soulever la question de l’objectivité de leurs rédacteurs. Enfin, la participation aux pure players est restée l’apanage d’une minorité d’individus, bien souvent issus de catégories socioprofessionnelles élevées.

Le journalisme participatif : information ou communication ?

Si l’on considère Wikileaks comme une forme de journalisme participatif (des citoyens du monde qui mettent leurs connaissances dans un domaine au service de la communauté internationale), celui-ci est alors à l’origine des plus grandes révélations de ces dernières années. D’autre part, en parcourant les articles du Bondy Blog et de Rue89, on s’aperçoit de la richesse et de la diversité de l’information proposée. Cependant, on entre dans la communication : 1) au niveau des contenus, lorsque des agences de communication se lancent dans la création de faux profils de contributeurs afin de profiter à leurs clients 2) quand le journalisme participatif fait l’objet d’une récupération politique, comme c’est le cas du Bondy Blog, où se sont rendus Hollande, Bayrou et tant d’autres.

L’avis d’un spécialiste

Eric de Legge est journaliste à la rédaction de DirectMatin.fr et il collabore régulièrement avec Le Journal du Net. A propos des acteurs prenant part au journalisme participatif : « Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de carte de journaliste qu’on n’est pas journaliste. N’importe qui peut prendre la parole parce qu’il est légitime, compétent et donc porter un propos, une idée, un point de vue ». Plus encore, « les meilleurs journalistes sont probablement des gens qui n’ont pas la carte de presse », soutient Eric, au risque de décevoir ses coreligionnaires. « Tous journalistes » est donc sa définition du journalisme participatif.