Retour sur la conférence « Mort au système ? »

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« Discours antisystème, paroxysme du système ? » s’interroge Le Figaro. Mais qu’est-ce que le système ? Est-il alors mort ? Résistera-t-il ? De quoi parle-t-on ? Le flou artistique derrière ce mot permet d’y mettre tout ce que l’on veut mais surtout rien.

L’association Sorbonne Communication organisait jeudi 9 mars un petit-déjeuner débat sur le thème « Mort au système ? » dans l’amphithéâtre Turgot en Sorbonne.
Ce même Turgot écrivait dans son « Discours sur les progrès successifs de l’esprit humain » (1750) : « Les progrès [de la civilisation], quoique nécessaires, sont entremêlés de décadences fréquentes par les événements et les révolutions qui viennent les interrompre. ». La décadence de notre système démocratique, c’est de cela dont il était question lors de cette conférence. Cette décadence prend aujourd’hui la forme d’une défiance générale qui transparaît dans les sondages mais s’exprime surtout dans l’abstention massive notamment aux élections intermédiaires où elle est de presque 50% à chaque fois. S’exprimaient sur ce sujet le sociologue Nicolas Framont qui fait paraître un essai le 14 mars : Les candidats du système. Sociologie du conflit d’intérêts en politique (Le Bord de l’eau), Sophia Chikirou, directrice de la communication de la campagne La France Insoumise, Grégoire Kopp, porte-parole et directeur de la communication d’Uber France et en tant que modérateur, Denis Pingaud, conseiller en stratégie d’opinion et de communication.

Antisystème : signifiant vide

« Je suis candidat pour parler du quotidien des Français, pas pour être le représentant d’une petite élite pour qui tout va bien, cette élite si puissante dans la sphère administrative et médiatique et si minoritaire dans le pays. Cette élite, elle ne prend pas le métro, elle voit les trains de banlieue en photo, elle regarde avec une larme à l’œil les collèges de ZEP. ». Cette belle phrase très antisystème est signée Nicolas Sarkozy… Oui oui, lui-même !

Le sociologue Nicolas Framont dénonce, non sans ironie, la récupération politique qui est faite de la défiance des citoyens par tous les candidats. Utiliser des signifiants vides comme élite, système, rêve etc. permet de pointer du doigt quelque chose d’indéfinissable, vague et souvent vide de sens ; c’est finalement une ficelle assez facile. Le maître en la matière se situe à l’extrême droite de l’échiquier politique, il s’agit évidemment de Marine Le Pen.

Chacun met donc un peu ce qu’il veut derrière le mot système : Marine Le Pen parle ainsi du système politico-médiatique. Emmanuel Macron préfère lutter contre le clivage désuet du système politique et les blocages d’un système économique corporatiste. François Fillon joue sans doute la carte du peuple contre les élites. Enfin Jean-Luc Mélenchon, même s’il n’emploie jamais le mot « antisystème » (il préfère parler d’oligarchie) le critique de manière structurelle quand Hamon parle de transformation radicale dans la manière de faire de la politique.

À « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » de Camus, Sophia Chikirou répondait Hannah Arendt : « les mots justes, trouvés au bon moment, sont de l’action ». Où se trouve le juste ?

Déception et désintéressement

Pendant tout un temps, le clivage gauche/droite se recoupait avec le clivage antisystème/pro-système. Cependant, depuis les années 1980, les équivalences sont plus difficiles à dessiner. Le quinquennat de François Hollande arrivé à son crépuscule a une lourde responsabilité en la matière, juge Nicolas Framont. Le mandat donné par les Français en 2012 n’a pas été respecté, dit-il, et le fait que la politique du président ait été, à quelques différences près, dans la continuité de ce qu’avait fait Sarkozy avant lui, a exacerbé le sentiment de défiance politique. Une grande partie des Français ne trouve plus grand intérêt à voter et se détourne donc de la politique ou bien se tourne vers les extrêmes.

Même les interventions du représentant d’Uber, pendant la conférence, sont allées dans ce sens. Ainsi, Grégoire Kopp, dans un discours très rôdé, a décrit Uber comme une multinationale prenant acte du mécontentement des usagers dans l’offre de mobilité proposée et qui s’est directement placée « hors cadre », « hors système » ; utilisant même un vocable onirique.

La communication autour de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, décrite par Sophia Chikirou est claire ; « elle veut organiser et fédérer, non plaire ou séduire » et veut faire appel à la tête, à l’esprit et non aux tripes comme le font volontiers la droite et l’extrême droite. C’est une campagne à but pédagogique, a-t-elle dit, en citant le linguiste Alain Bentolila « Quand parler est un défi, il faut puiser dans les mots rares, justes, adaptés ». La création d’une plateforme et d’une chaîne YouTube qui compte près de 230 000 abonnés sont un moyen de gagner de l’influence et des voix mais aussi de ne pas disparaître du champ de la campagne. Nicolas Framont voit d’ailleurs les réseaux sociaux comme des accélérateurs du discours antisystème, « des accélérateurs de colère plutôt que des générateurs ».

Il est important à ce sujet de consulter les chiffres du CSA de février dernier qui montrent de grandes disparités de temps de parole. Il apparaît que Jean-Luc Mélenchon comptabilise cinq fois moins de temps de parole que François Fillon qui est en tête sur la période du 1er au 26 février avec plus de 265 heures d’antenne contre 50 heures pour le candidat de La France Insoumise. Emmanuel Macron est à 163 heures, Marine Le Pen à 118 heures et, avant de s’enfoncer dans les abîmes des temps de parole, l’on trouve Benoît Hamon avec 112 heures devant Jean-Luc Mélenchon.

L’on observe malheureusement dans la plupart des pays occidentaux une corrélation très forte entre exposition médiatique et résultat des élections. Le CSA lui-même s’inquiète du cas de François Fillon qui bénéficie d’un temps de parole « anormalement élevé ».

 Ainsi, cette conférence a mis en lumière la récupération politique de la défiance des électeurs par les candidats s’étiquetant tous « antisystème », ce qui participe au dévoiement de la lutte antisystème ainsi vidée de sa substance. Le journal L’Opinion a très bien résumé la situation : « Il y a beaucoup de choses à changer, mais entretenir la confusion sur un concept flou, c’est sans doute la meilleure façon de se tromper et de tromper le peuple. »

Mais avec une large majorité de la population qui ne se sent pas représentée par les hommes politiques, avec 9 Français sur 10 disant ne pas faire confiance aux élus et avec plus de 60% de la population qui juge que notre démocratie fonctionne mal, que fait-on ?

Source: Sorb’on